Regards d'ailleurs

Kosovo : état des lieux quatre ans après l’indépendance

«Quel sens donner à l’indépendance quand la Serbie est de retour à Prizren ? »

En 2008, l’ancienne province yougoslave du Kosovo fait sécession de la Serbie et devient ainsi le plus jeune État du vieux continent. Depuis, la République indépendante du Kosovo a été reconnue par un peu moins d’une centaine de pays, parmi lesquels la plupart des puissances occidentales (États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne etc.). Mais cette indépendance de fait ne fait que masquer la fragilité d’un État encore en construction. Tandis que les forces déployées par l’OTAN assurent le maintien d’une paix relative entre Albanais et minorités serbes, l’administration centrale reste sous tutelle de la communauté internationale. En effet, la tentaculaire MINUK[1], aujourd’hui associée à la mission européenne EULEX[2], occupe depuis 1999 une place majeure dans le paysage institutionnel du pays.

C’est cette assistance internationale – ou ingérence selon l’avis de chacun – qui fait aujourd’hui débat au Kosovo. Symbolique d’une société civile en mutation, le mouvement Vetëvendosje! (« autodétermination » en français), véritable OVNI politique, bouscule depuis sa création en 2005 les technocrates tout puissants de Pristina. Au départ simple association étudiante luttant contre la corruption des professeurs d’université, le mouvement Vetëvendosje! s’est depuis muté en parti politique. Il devient d’ailleurs troisième force politique du pays après les élections législatives de 2010[3]. Des simples graffitis en province aux manifestations massives à Pristina ; ce mouvement est devenu en quelques années l’opposition la plus féroce au « système Ahtisaari »[4] voulu par les puissances occidentales.

De passage à Prizren (province sud du Kosovo) en avril dernier, nous avons eu l’occasion de rencontrer Artan Abrashi, responsable du bureau local de Vetëvendosje!. Étudiant en droit par correspondance à l’Université de Pristina ; ce jeune activiste de la première heure a longuement répondu à nos questions concernant son pays, l’avenir de cette jeune république ; mais également celui de cette région des Balkans encore en proie aux tensions inter-ethniques. Langues de bois s’abstenir.

Comment qualifieriez-vous la nature idéologique du mouvement Vetëvendosje! ?

Vetëvendosje! est un mouvement nationaliste imbibé d’une idéologie de gauche révolutionnaire. Nous défendons avant tout la souveraineté du peuple kosovar contre l’ingérence internationale. A l’origine, nous avons choisi la résistance pacifique comme moyen d’action, même si notre mouvement a beaucoup évolué depuis 2005.

Quelle est aujourd’hui la structure du mouvement Vetëvendosje! ?

Après le drame du 10 février 2007 où nous avons vu deux de nos manifestants se faire abattre par les forces de sécurité internationale, nous avons voulu mettre un frein à la dynamique de violence dans laquelle nous basculions alors. Nous ne voulions pas être vus comme des radicaux. Un grand débat interne a donc été ouvert au sujet d’une éventuelle participation aux élections législatives de 2010. Il s’agissait pour notre mouvement de faire son entrée dans des institutions que nous combattions depuis plusieurs années. J’y étais personnellement opposé, mais la majorité de nos membres se sont exprimés en faveur de cette institutionnalisation. Par conséquent, nous avons présenté des candidats qui pour certains ont remporté des sièges au parlement. En parallèle, une hiérarchisation du mouvement devenait indispensable pour plus de cohérence.

Cette présence au parlement n’est-elle pas une entorse à votre idéologie révolutionnaire ?

Non, la participation aux législatives de 2010 a engendré pour Vetëvendosje! l’introduction d’une structure hybride. Nous avons d’un côté notre bras institutionnel : les 12 députés qui défendent nos idées de l’intérieur du système (mais ne portent toujours pas la cravate !). De l’autre, nous avons conservé notre « pivot révolutionnaire » qui continue de mener les mêmes actions que par le passé (manifestations, graffitis, mise en scène de rue etc.). D’une certaine manière, lorsque notre temps de parole est écoulé au parlement, nous retournons sur le terrain. L’occupation des postes frontière avec la Serbie depuis plusieurs mois est un bon exemple de cette capacité à rebasculer ponctuellement dans l’activisme révolutionnaire[5].

En octobre dernier, l’Ambassadeur de France Jean-François Fitou vous a qualifiés de « fascistes », que lui répondez-vous ?

Tout d’abord, il faut savoir que nos méthodes agacent depuis longtemps les ambassadeurs en poste à Pristina – notamment celui des États-Unis à la mentalité néo-colonialiste. Nous avons l’habitude de contourner les ambassades qui font souvent office de filtres à opinions, pour nous adresser directement aux gouvernements étrangers. Cela irrite forcément l’égo des ambassadeurs. Quand Jean-François Fitou nous qualifie de « fascistes » en conférence de presse, c’est une insulte innommable pour nos membres. D’autant plus que ces derniers sont pour la plupart de sensibilité de gauche et très attachés aux droits de l’homme façonnés dans votre pays. Par conséquent, nous avons écrit à Nicolas Sarkozy et à Alain Juppé pour demander le rappel de Monsieur Fitou à Paris. Nous n’avons jamais eu de réponse.

Comment avez-vous accueilli la déclaration d’indépendance en 2008 ?

Nous avons bien sûr été satisfaits puisque l’indépendance totale du Kosovo est notre leitmotiv depuis le début. Mais nous n’avons pas participé aux festivités dans les rues des grandes villes du pays, et encore moins arboré de drapeaux américains ou européens pour fêter l’indépendance. Car cette proclamation a débouché sur une constitution et des institutions inspirées du Plan Ahtisaari[6], illégitimement imposé par la communauté internationale. Et nous avons toujours combattu l’ingérence étrangère au Kosovo. L’indépendance a, d’une certaine manière, été « volée » au peuple kosovar.

Que reprochez-vous à ces nouvelles institutions ?

Tout d’abord, la constitution inspirée du Plan Ahtisaari a entrainé la mise en place de ce dérivé de confessionnalisme à la libanaise qui garantit un nombre fixe de sièges à chacune des communautés ethniques présentes au Kosovo. De plus, la décentralisation ethnique prévue par ce texte accorde, selon nous, aux communes serbes des pouvoirs trop étendus sur le territoire de la République du Kosovo souverain. Enfin, cette constitution prévoit un statut spécial pour les monastères orthodoxes et nous y sommes farouchement opposés.

En quoi le statut des monastères orthodoxes pose-t-il problème ?

En 2004, des troubles inter-ethniques entrainent la mise à sac de ces monastères par la communauté albanaise. Parti de ce constat, Martti Ahtisaari, médiateur des Nations unies, propose d’accorder aux monastères orthodoxes un statut quasi consulaire qui en interdit l’accès aux uniques Albanais du Kosovo. C’est une véritable discrimination puisque les Serbes – ainsi que les internationaux –, peuvent y entrer sans autorisation.

En quoi le statut des monastères orthodoxes est-il un enjeu majeur pour vous ?

En réalité, ces constructions datent de l’époque pré-ottomane qui précède l’islamisation de la région. Elles ont été érigées par les communautés albanaises chrétiennes vivant sur ces terres avant l’annexion des Balkans par l’Empire Ottoman. D’ailleurs, les vitraux et les mosaïques d’origine de ces monastères mettent en scène des personnages vêtus de tenues traditionnelles albanaises – tenues qui ne se rapprochent ni de près ni de loin de celles portées par les Serbes à cette époque. Cela prouve la présence très ancienne des Albanais au Kosovo. Nous avons donc envoyé une lettre aux autorités du Vatican pour leur demander l’ouverture d’une commission d’enquête pour lever le doute sur l’origine de ces monastères.

Quel intérêt avait la communauté internationale dans ce dossier ?

Il s’agissait alors d’associer ethnicité serbe et christianisme, définissant par opposition la communauté albanaise du Kosovo comme essentiellement musulmane. En enferment les Albanais dans un carcan culturel turco-musulman, les internationaux se rangeaient du côté serbe en remettant en cause la présence de populations albanaises chrétiennes au Kosovo avant l’arrivée des Ottomans à la fin du 14ème siècle.

Quelle place occupe la religion dans le conflit kosovar ?

Aucune, le conflit entre Serbes et Albanais est uniquement ethnique – malgré la volonté serbe de faire passer les Albanais du Kosovo pour des terroristes islamistes. De notre côté, nous avons toujours lutté contre toute instrumentalisation du conflit par des structures religieuses souvent venues de l’étranger. Heureusement, ces tentatives ont toujours échoué. D’ailleurs, la vie politique kosovare est aujourd’hui encore très éloignée de ce type de considérations, et pour longtemps : actuellement, le leader du parti chrétien-démocrate kosovar est lui-même musulman !

Que reprochez-vous aujourd’hui aux internationaux ?

En ce qui concerne la mission EULEX, je tiens à dire que nous ne sommes pas totalement opposés à la présence des experts européens à Pristina. Nous ne souhaitons par le retrait d’EULEX, mais un rééquilibrage des pouvoirs. Aujourd’hui, la mission EULEX est un organe institutionnel tout puissant qui détient tous les pouvoirs au Kosovo : il élabore les lois, opère des arrestations et jugent les suspects. Nous demandons une simple séparation des pouvoirs à la française. EULEX doit se contenter d’un rôle de monitoring des institutions kosovares souveraines.

Êtes-vous aujourd’hui opposés à une éventuelle adhésion du Kosovo à l’Union européenne ?

Absolument pas, la volonté d’adhésion à l’UE est inscrite dans le programme de Vetëvendosje!. Mais les négociations doivent être menées d’égal à égal. Le Kosovo ne doit pas être considéré comme un État de seconde zone par les autorités de Bruxelles.

En parallèle, vous êtes en faveur d’un rapprochement avec l’Albanie…

En effet, c’est un autre point de notre programme. Nous sommes en faveur d’une fusion à terme avec la République d’Albanie. Cette fusion serait organisée après la tenue d’un référendum dans chacun de nos deux pays. La démocratie parlera alors. Toutefois, notre constitution actuelle empêche toute démarche de ce type. Encore une fois, cette constitution n’est pas légitime et nous devons l’abroger. Dans cette optique, une démarche révolutionnaire n’est pas exclue.

Sans parler de révolution, êtes-vous aujourd’hui prêts à faire des concessions en ce qui concerne le nord du Kosovo à majorité serbe, de manière à obtenir ces faveurs de la part de la communauté internationale ?

C’est un non catégorique, nous ne cèderons pas le nord du Kosovo à la Serbie. Le tracé actuel correspond aux frontières historiques de la province autonome du Kosovo au sein de la Yougoslavie décentralisée de Tito. De plus, le sous-sol du nord du Kosovo recouvre des réserves minières (plomb et zinc notamment) estimées à une valeur de plusieurs milliards d’euros par les experts locaux et internationaux. C’est la propriété du peuple kosovar. Enfin, une modification des frontières poseraient un problème en termes de droit international puisqu’une centaine de pays ont déjà reconnu le Kosovo dans ses frontières actuelles.

Quelle est la position de Vetëvendosje! au sujet de la situation des autres communautés albanaises vivant dans les Balkans occidentaux ?

Aujourd’hui, la Macédoine connaît des tensions inter-ethniques entre Macédoniens et minorités albanaises. Une forte communauté albanaise vit également au Monténégro. Mais ces deux pays sont des États souverains et le Kosovo ne peut pas s’immiscer dans leurs affaires internes. Cela dit, après une éventuelle fusion avec l’Albanie, nous exercerions une action de lobby en faveur de la reconnaissance de la particularité culturelle albanaise dans ces deux pays à majorité slave. Par exemple, aujourd’hui une loi interdit d’arborer un drapeau albanais dans les rues de Skopje sous peine de 2000 euros d’amende. C’est le type d’injustices contre lesquelles nous lutterions alors.

Entretien effectué le jeudi 12 avril 2012 à Prizren (Kosovo)

Kévin Besançon et Marino Preka

(Artan Abrashi à droite)


[1] Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo

[2] European Union Rule of Law Mission in Kosovo

[3] 12 sièges sur les 100 réservés à la communauté albanaise

[4] Martti Ahtisaari est chargé en 2005 par l’ONU de superviser les négociations sur le statut final du Kosovo

[5] KAMBERI, Belgzim. Balkans.courrier.info « le courrier du Kosovo », [En Ligne], 22 Janvier 2012. [http://balkans.courriers.info/article19067.html] (18 avril 2012)

[6] Le Plan Ahtisaari est un document proposé en 2007 par Martti Ahtisaari à l’ONU, prônant la création d’un État kosovar « supervisé par la communauté internationale »

Commenter