En ces temps troublés d’élections présidentielles, je me suis « amusé » à chatouiller l’ire de ces fameux fervents partisans que l’on trouve en train de s’amuser à « débattre », sur ce réseau que l’on est souvent à côtoyer lors de moments isolés, j’ai nommé Facebook. Au sein de celui-ci, j’ai noté que le volume et la densité des conversations venaient à s’intensifier à mesure que les scrutins s’approchaient. Je voyais ainsi défiler sous mon museau une somme considérable d’opinions, visant à se confronter – parfois de manière inégale tant sur le plan grammatical que des savoirs – mais elles se battaient avec ferveur, tout cela en temps de « crise » disent-ils. Mon interrogation porte à la fois sur la nature et la pertinence de ces opinions.
Le fantôme de Bourdieu
Ainsi, le mot crise a retenu mon attention car un lien avec l’une des idées portées par le sociologue français, Pierre Bourdieu me paraissait remonter à la surface et de plus en plus probant : l’effet de politisation. La définition est la suivante, extraite de son ouvrage L’opinion publique n’existe pas. « Dans les situations où se constitue l’opinion, en particulier les situations de crise, les gens sont devant des opinions constituées, soutenues par des groupes, en sorte que choisir entre des opinions, c’est très évidemment choisir entre des groupes. » De ce fait, si je transpose ce passage à la situation de l’opinion dans Facebook, la vérification de ce rapport est d’autant plus inquiétante que ce constat devient vraiment flagrant. Avant tout, ce rapport se maintient grâce à la grande fréquence à laquelle interagissent les internautes. Ce fléau s’étend dans un espace politique nouveau, numérisé, interactif, instantané, non-discriminatoire, sans classement quelconque. C’est un espace en recomposition incessante, les opinions se morcellent, se fragmentent puis se recomposent. La politisation affecte Facebook donc l’opinion d’un nombre croissant d’internautes s’en voit détériorée car trop instable. Prenons par exemple le partage de liens. Ils sont tirés de sources politisées ou neutre et dotés d’un support écrit ou imagé. J’ai noté qu’ils deviennent très rapidement un aimant à opinion, très incitatif, c’est-à-dire qu’ils attirent l’attention des internautes disponibles et les forcent plus ou moins à déployer un argumentaire, à démontrer l’existence de leurs opinions, à prouver qu’ils sont aptes à s’insérer dans une logique commune – la peur d’être un outsider de l’opinion publique sans doute.
Ainsi, l’écart très restreint de temps – souvent en période de pointe – entre la publication du lien et l’apparition des commentaires révèle la présence d’un hydre menaçant : la réflexion basée sur le très court terme.
Facebook, et les réseaux sociaux en général, marquent le retour du droit à la parole (l’isegoria) et feraient figure d’agora. Une réflexion basée sur le très court terme n’est pas un phénomène daté mais devient extrêmement puissant sur Facebook, et donc, dangereux. Il est le résultat d’un endossement successif de différentes pensées, qui se juxtaposent, se superposent les unes sur les autres et se moulent dans ce qu’on appelle soi-disant une opinion. Celle-ci sera empruntée par les internautes et renouvellera le phénomène. Cette opinion trouverait sa source, selon moi, dans ce contexte de crise que relate Bourdieu. La crise incite les esprits à adhérer aux idées de « groupes » et les dissuade d’entreprendre une démarche informative personnelle car elle a un coût calculé en temps. Cette perte d’autonomie qui est fondamentalement dangereuse pour la personne concernée s’exerce lors de cette crise mais à laquelle je dois ajouter un adjectif majeur : Identité. Une crise d’identité dans la mesure où l’impératif que certains se donnent d’intervenir dans la blogosphère serait corrélé à une recherche identitaire. Cette identité viserait à se forger dans le cadre d’une quête de reconnaissance sur ce réseau social. C’est par le jeu des récompenses (la collecte de « like », l’auteur prend conscience de son influence et se sait lu), des incitations visuelles souvent provocantes (relayer des tracts d’un parti en lice) et l’instantanéité des discussions que se modèle cette réflexion à très court terme, incitant l’internaute à maintenir un degré constant de reconnaissance sur ce réseau.
Prêt-à-penser ?
Pour éviter que l’ère numérique ne devienne une phase d’hétéronomie pour certains, cette course à la reconnaissance peut conduire à une méconnaissance de ce qu’est l’opinion. C’est pourquoi, il faut simplement rappeler que les idées circulant sur ce réseau social, de manière majoritaire, ne sont que des « opinions constituées », toutes intimement convaincues de prêcher un argumentaire authentique, neuf. Alors, le débat sur Facebook devient le trompe-l’œil de l’activité même de penser. Je ne m’en exclu pas, une dérive est si vite arrivée. Mais « exister, c’est s’excepter », c’est-à-dire avoir la faculté de ne pas s’inclure dans ce phénomène, savoir esquiver cette grande batteuse qui foudroie nos opinions. Avoir du recul « sans jamais perdre conscience des limites de notre savoir », tel est le conseil de Raymond Aron qui peut s’avérer extrêmement utile en ces temps de tensions facebookiennes !
Yohann Marchaut
Illustration : http://4.bp.blogspot.com/-w-1DDGOZJfk/TXzodHgNFOI/AAAAAAAAA8g/zyaWnV4fDVo/s1600/opinion_publique.gif

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