Regards d'ailleurs

Brèves de comptoir

Lyon, le 19 avril 2012

La campagne présidentielle 2012 est sur le point de s’achever. Au-delà de la simple « politique spectacle », les bistrots de quartier sont un berceau des débats qui animent la société civile. Il peut être instructif d’aller, muni d’un carnet et d’un stylo, tendre l’oreille du côté d’un petit bar lyonnais afin d’en rendre compte de manière forcément subjective. Les futurs électeurs ou abstentionnistes qui boivent des verres ensemble s’y posent en observateurs acerbes et ironiques de la campagne présidentielle. Brèves de comptoir.

Une campagne marquée par les désillusions

«Les candidats sont tous des petits poucets, mais ils ont perdu leurs cailloux.» (Thonon, le bar PMU du Soleil)[1]

Une des propriétaires d’un bar du 9ème arrondissement de Lyon, très accueillante, me confia que les discussions politiques dans son bistrot se font rares, et laissent souvent poindre de la déception vis-à-vis du système politique. Quel changement attendre ? À l’heure où les médias et les sondages laissent espérer que, comme le promet François Hollande, « Le changement, c’est maintenant », certains réalisent que l’alternance ne sera que fictive. Beaucoup de clients du café m’avouèrent en conséquence avoir décidé de ne pas voter. Un jeune m’exposa ainsi sa perte de confiance dans un système qui s’intéresse trop peu au système financier. Selon lui, l’espoir est à l’étranger : pourquoi pas au Canada ou en Suisse ? Un des thèmes qui, selon lui, est malheureusement trop absent de la campagne, « c’est le système scolaire, qui est mal fait. Il renouvelle trop les inégalités. »

La radicalisation hors des urnes

Le patron, qui me dit s’appeler « Almroi », suscitant les sourires de ses amis réunis autour du bar, semble paradoxalement à la fois engagé et résigné. « Il faut radicaliser les choses, mais les Français tiennent trop à leur petit confort. » répète-t-il. La révolution ne peut pas avoir lieu, car il n’y a, selon lui, pas assez de ras-le-bol. Prenant l’exemple des révolutions arabes, il explique que ces peuples ont eu le sentiment d’avoir touché le fond. Les discussions politiques de bistrot ne varient pas d’après lui. « On trouve de tout », la désillusion devant l’absence de débat de fond côtoyant les militants éclairés. Ce discours rejoint les initiatives des indignés, qui espèrent sortir d’un système politique déconnecté de la réalité sociale. « À quand un débat sur le décompte du vote blanc ? » pourrait-on se demander, alors qu’une grande part de l’abstention résulte du sentiment de ne pouvoir être représenté par aucun des candidats.

La politique fragilise-t-elle le lien social ?

D’autres futurs électeurs, comme Pascal, me dirent simplement aller voter par devoir, sans réellement suivre le débat. « Les débats politiques, au boulot, il vaut mieux les éviter. Ça ne peut rien donner de bon. ». Si l’on se penche sur la sociologie, le désintérêt pour la politique, dans ce cas précis, ne viendrait pas d’une absence de socialisation, mais plutôt d’une peur de fragiliser les instances qui y contribuent. Les jeunes se font discrets dans les débats politiques qui peuvent parfois animer le bistrot, la plupart de ces discussions ayant lieu le matin, lorsque les vieux du quartier se retrouvent pour boire le café.

Des choix déterminés par la peur des extrêmes

Le jeune que j’ai pu interroger me dit avoir conscience que les 18-25 ans allaient certainement voter en masse pour Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de Gauche, mais ne pas croire aux sondages : « Je pense qu’il peut y avoir une surprise, avec un extrême – l’un ou l’autre, je ne sais pas. Des gens vont voter pour marquer les esprits. » Le vote de protestation peut faire redouter un nouveau 21 avril 2002, qui ne verrait pas nécessairement s’affronter deux droites, dure et technocratique, mais pourrait faire émerger des candidats inattendus.

Analyse des succès et échecs de communication, enjeux pour le second tour, débat entre les deux finalistes : les urnes feront, quel que soit le résultat qu’elles promettent, le plaisir des éditorialistes et des commentateurs politiques. Dans un même temps, des discussions d’un autre ordre continueront à se tenir dans l’ombre des bistrots de quartier, autre lieu de citoyenneté. L’agora n’est pas un lieu unique : elle est multiple et complexe. La « majorité silencieuse » à laquelle Nicolas Sarkozy fait appel n’est pas une simple masse à l’écoute de la politique, et ses désillusions sont un nouveau défi pour le président qui sera désigné le 6 mai prochain.

Laurène PERRUSSEL-MORIN

À découvrir pour aller plus loin :

Deux journalistes de FranceTVInfo sont partis faire leur tour de France pendant toute la durée de la campagne. Ils vont en bicyclette à la rencontre d’un panel de Français qui se veut représentatif, du « conspirationniste à 200% » au couple d’expat’ qui fuit la chienlit au Luxembourg. http://www.francetv.fr/info/la-campagne-a-velo


[1] Le Dauphiné.com

One commentaire

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