Regards d'ailleurs

Le jour du Chômeur

La campagne présidentielle bat son plein et les propositions se déversent inlassablement dans les canaux des grands médias. Ces derniers relaient continuellement l’actualité brute sans prendre la peine de l’analyser. C’est le diktat du direct et de la « petite phrase » qui, pour sortir de l’ordinaire courant d’informations, doit au moins choquer sinon être spirituelle. Prendre du recul est presque impossible tant notre conscience politique est emportée par le bouillonnement de l’AFP, de Twitter et de BFM TV. Alors si vous le permettez, coupons le sifflet à cette assourdissante cacophonie politico-médiatique et concentrons notre attention sur une de ces brèves propositions.

Elle date de février dernier et avait été formulée par le Secrétaire d’Etat au commerce, Frédéric Lefebvre, un des franc-tireurs patentés du candidat Nicolas Sarkozy. Il s’agissait de remettre sur le tapis le sujet du travail le dimanche pour élargir un peu plus les dérogations au repos dominical. Cette question a été peu traitée par les médias car le candidat Sarkozy a vite compris qu’elle lui aliènerait deux piliers traditionnels de son électorat, les catholiques pratiquants et les petits commerçants. Reste que ce recul tactique par calcul politicien ne doit pas occulter le problème. Certains s’évertuent à vouloir mettre à bas ce qui fonde l’équilibre de la société française et il s’agirait de leur rappeler quelques notions essentielles qui malheureusement ne viendront pas faire vibrer leurs « Smartphones ».

Une loi qui offre déjà des dérogations

Aujourd’hui la règle est que tout commerce peut ouvrir 5 dimanches par an, exceptés les commerces alimentaires individuels qui peuvent ouvrir le dimanche jusqu’à 13h. La loi Maillé de 2009 avait déjà ouvert la porte au travail le dimanche pour 569 communes touristiques qui pouvaient ainsi profiter de l’afflux de touristes pour faire leurs affaires. De même dans les grandes agglomérations (de plus d’1 million d’habitants) : le préfet, sur demande du maire, peut délimiter « des périmètres d’usages commerciaux exceptionnels » (PUCE) qui doivent répondre à une « habitude de consommation dominicale ». Selon le gouvernement 20 PUCEs ont ainsi été créées en un an après la promulgation de la loi. Certaines villes ont été réticentes pour sa mise en place, comme Paris ou encore Lyon qui a refusé qu’un quelconque PUCE soit créé sur la zone de la ville. La création de ces dérogations répondait à l’impérieuse nécessité pour Nicolas Sarkozy de décadenasser la société française pour ouvrir toutes les potentialités de croissance du pays. On peut en effet reconnaitre une certaine logique pour des zones particulières comme les Champs-Elysées qui sont une vitrine touristique de premier ordre pour la France, et qui doivent pouvoir ouvrir tous les jours de l’année. Si cette loi Maillé est l’exception qui vient confirmer la règle, elle est acceptable, mais la proposition de Frédéric Lefebvre démontre que certains persévèrent dans cette lubie d’autoriser plus largement le travail dominical.

Il faut pourtant insister sur l’importance de ce jour chômé dans tout le pays. Il constitue à la fois un héritage chrétien et un symbole du combat social pour le droit au repos. Il est devenu le point essentiel de la cohésion sociale puisque c’est le seul jour où l’on peut être sûr d’avoir le temps de contacter ou de voir des amis et de la famille sans que cela ne dérange personne. C’est le jour où l’on peut prendre le temps de lire les journaux et d’échanger avec ses proches sur l’actualité. C’est le jour où l’on peut s’investir avec d’autres dans les associations, dans une activité sportive ou culturelle. C’est le jour où l’on peut sortir de la ville pour aller à la campagne et gouter au calme. C’est le jour aussi, où l’on peut voir la ville autrement sans courir après les transports en commun, après les achats et après le travail. C’est le jour où certains peuvent prendre le temps de prier, d’autres de lire, d’autres encore d’exercer leur art musical, culinaire ou pictural. Cette liste à la Prévert peut sembler bien banale mais elle est pourtant lourde de sens. Cette journée du dimanche est celle où l’on peut prendre le temps et dans un monde où tout est fait pour en gagner ; ce n’est pas futile de le rappeler.

La vision à court-terme des libéraux

Reste que la démonstration de la douceur de vivre et de la cohésion sociale peut avoir ses limites. Et cette limite est bien curieusement portée par l’idéologie libérale dans toutes ses acceptions. D’abord au niveau économique, et c’est ce qui animait le constat du Président Sarkozy. Le jour chômé du dimanche peut, dans cet ordre d’idée, constituer une entrave à la liberté d’entreprendre et de commercer. Toutes les entraves à la flexibilité du marché étant en quelques sortes à bannir et nos modèles sociaux avec. Mais en quoi un jour supplémentaire où l’on pourrait consommer ajouterait-il au développement économique ? Un budget hebdomadaire reste le même qu’il soit dépensé en 6 ou 7 jours.  Il faudrait inviter ceux qui pourfendent les 35 heures, et qui arguent à juste titre que le travail n’est pas un gâteau à couper en parts égales, à élargir leur démonstration sur le budget des ménages…

Le libéralisme, avec son sens anglo-saxon de protection des libertés individuelles, peut aussi être un argument pour battre en brèche le lieu commun du dimanche chômé. Pourquoi imposerait-on le dimanche comme jour de repos alors que certains aimerait que ce soit le mardi, le jeudi ou le vendredi ? Pourquoi serait-ce le dimanche alors que les seuls qui y trouvent une justification sont une minorité de Chrétiens pratiquants ? Il faut répondre à cela sans ambages que le dimanche est une tradition qui permet de fixer un cadre en dehors de toute dérive communautaire. Si chaque citoyen choisissait son jour de congé hebdomadaire, le lien social serait définitivement distendu. Le dernier argument qui remet en cause le repos dominical concerne plus le choix du salarié. La loi de 2009 garantissant un salaire double le dimanche. Pourquoi ne permettrait-on pas à chaque salarié de… travailler plus pour gagner plus ? Cette liberté est pourtant assez illusoire puisque le volontariat peut être incité par un patron exigeant. De plus dans le cadre des « périmètres d’usage de consommation exceptionnelle » (PUCE) le doublement du salaire peut être corrigé par une convention collective… La liberté du salarié est donc dans ce cas largement tronquée, quant à celle du citoyen elle est stérile puisqu’en défendant ses intérêts particuliers ou communautaires, il se coupe du lien d’une communauté qui le dépasse, la communauté nationale.

Le dimanche chômé est un trésor national. C’est le jour où s’harmonise la cohésion sociale et il faut le défendre malgré la pression des groupes de la grande distribution (notamment ceux du bricolage). C’est le jour où l’on peut prendre du recul et en particulier sur l’actualité que l’on peut enfin digérer. Nicolas Sarkozy a eu tort de vouloir le remettre en cause même s’il est depuis revenu sur cette proposition. Quant à François Hollande, avec son courage habituel, il a repoussé la question à un débat après la présidentielle « pour préserver un équilibre entre les droits des salariés et les intérêts des commerçants ». Il faut rester vigilant sur cette question car si pour quelques-uns le dimanche reste le jour du Seigneur, il est pour tous le jour du chômeur. Et si certains hommes politiques inconséquents voulaient y toucher ils ne devraient pas oublier que c’est aussi le jour de l’électeur.

HBDV

Montage photo réalisé avec une photo trouvée sur : http://www.engadget.com/2007/01/09/the-iphone-is-not-a-smartphone/

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